Sentiments exacerbés

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 Moi qui d’ordinaire, détestais faire les courses, je n’attendais plus que ça. Bérénice, mon épouse n’y comprenait pas grand-chose, mais elle semblait en être assez satisfaite. Cette nouvelle perspective lui laissait plus de temps pour sa nouvelle lubie, les pilâtes, une sorte de gym douce qu’elle pratiquait depuis quelques mois avec de nouvelles amies. Pour accélérer le processus de réapprovisionnement, je mangeais comme quatre et buvais comme trois à la maison. En fait, j’étais en pleine croissance… Pas mon corps qui, à l’aube de la quarantaine, commençait déjà à décatir, mais mon désir naissant pour cette jeune caissière dont les yeux noisette et le sourire espiègle m’avaient rendu complètement fou ou à nouveau conscient après des années de léthargie pathétique. Quand ma femme paraissait s’inquiéter de cette boulimie frénétique et incontrôlable, je lui rétorquais qu’elle devait vraisemblablement être liée à une carence évidente en tendresse affective… Son air renfrogné sans une once de compassion n’était qu’une façade, certes, mais nos nuits sans frissons étaient bien réelles elles, et ce depuis trop longtemps…
 
  A la première tentative, je fis chou blanc car elle n’était pas là. Naïvement, je m’étais imaginé qu’une hôtesse de caisse travaillait six jours sur sept, du matin au soir, sans interruption… Le lendemain, je renouvelais l’expérience sans beaucoup plus de succès.  Elle ne me reconnut pas ou fit comme-ci, enfin je crois. Au troisième essai, le dernier, celui du désespoir sans doute, je sentis une certaine réciprocité, mais la file d’attente était plus propice à une déclaration de guerre qu’à une déclaration d’amour. Le quatrième passage fut le bon car le dernier. Ma phase d’approche aussi claire que limpide du genre « Bonjour, je, euh, enfin, je, bref, je souhaiterais vous inviter à boire si vous voulez, enfin sans vouloir vous déranger, enfin, c’est comme vous voulez, je comprendrais… » ne souffrait d’aucune ambigüité quant à ma détermination. Elle craqua devant tant de maladresse, pouffant de rire en toute franchise malgré les regards réprobateurs de ses collègues voisines. Femme qui rit à moitié dans son lit… Je n’ai jamais cru à cette formule magique, mais je m’y accrochais désespérément comme une bernique à un rocher perdu dans la tempête. Et contre toute attente, elle accepta.
                                                           
J’attendis la fin de son service, soit durant approximativement deux heures, vingt trois minutes et seize secondes… Une bagatelle. Mais cela en valait la peine, physiquement parlant. Jusqu’à lors, je ne l’avais vue qu’assise, n’apercevant que la moitié de son corps et me contentant de vagues promesses pour l’autre moitié. Si le visage et les seins étaient parfaits pour l’objectif que je m’étais fixé, les jambes et les fesses l’étaient tout autant, si ce n’est plus. Son corps harmonieux, ses courbes parfaites ou presque me galvanisaient en même temps qu’elles me terrorisaient. On alla boire un verre, à l’endroit le plus romantique et sensuel que je pouvais connaître en ces étranges circonstances… La cafétéria de la galerie marchande. Là-bas, dans un mélange de remugles et d’odeur de graillon, non loin d’un quartet d’alcooliques qui refaisaient bruyamment le monde et nous cassaient les… oreilles par la même occasion, nous entamâmes nous aussi une conversation digne des plus grands philosophes contemporains. Mais l’introduction, la sienne, ne fut cependant pas celle que j’attendais.
-         Soit vous avez perdu malencontreusement votre alliance, soit vous vous êtes séparé depuis la semaine dernière ? Elle fixa mes doigts toujours à la recherche de ce signe ostentatoire qui finalement, n’était pas si loin, coincé au fond d’une de mes poches, la droite, ma préférée. Mais pour moi, c’était loin d’être dans la poche… D’un coup, d’un seul, la princesse en denrées périssables m’avait coupé l’herbe sous le pied. Un silence assourdissant s’installa, deux mouches passèrent, l’une d’elle, dépitée alla se noyer directement dans le verre de Ricard d’un des poivrots. Malgré ce présage de mauvais augure, je répliquai, touché mais pas coulé. Après tout, je n’avais plus rien à perdre, si ce n’est mon temps…
-          Et s’il y avait une troisième possibilité ?
-          Ah oui, laquelle ?
-          Je vous laisse deviner.
Ma pirouette peu inspirée, il faut l’avouer, ne sembla guère la convaincre, alors d’un coup, d’un seul elle vida la moitié de son verre et continua sur le même registre, toujours aussi déprimant.
-         J’en reviens à notre rencontre initiale… « Sois fidèle à ta première impression » écrivait Colette… Vous n’êtes pas si fidèle finalement. Et l’amour ? Celui de votre femme, le votre envers elle ? Vous en faîtes quoi ?
Je ne comprenais pas trop ou elle voulait en venir. Pourquoi accepter mon invitation si c’est pour m’enquiquiner ensuite avec des réflexions bassement moralistes ?
-       Colette… Jamais lu. A propos de prénom, le votre, c’est bien Marina ? lui demandai-je, faisant référence à cette étiquette qui lui collait à la peau depuis notre première rencontre.
-         Non, c’est un pseudo, un rempart dans le monde absurde qu’est cet ignoble temple de la consommation… Et puis, vous n’avez pas répondu à ma question.
-          Vous savez, « le seul amour fidèle, c’est l’amour propre »…
J’avais aussi de la culture… Du moins, je le croyais et je voulais qu’elle le sache. Moi, d’habitude si effacé, si timide, je jouais enfin pleinement mon rôle d’acteur et non plus de spectateur dans ce film quelconque qu’était devenue ma vie.
 Un peu surprise, mais pas subjuguée pour autant, blasée peut-être, elle répliqua :
-         Sacha Guitry… Et celle-ci, vous la connaissez ? « La fidélité est l'art de ne pratiquer l'adultère que par la pensée ». 
       J’étais tombé sur ou plutôt au fond d’un puits de science, certainement une doctorante en littérature qui avait fini caissière et qui aigrie, me faisait amèrement payer les pots cassés. Peut-être même était-elle encore étudiante et faisait-elle une thèse sur les infidèles ou ceux qui pensaient pouvoir essayer de l’être ? Qu’importait, elle m’énervait prodigieusement. Je savais que tromper sa femme ne serait pas une mince affaire, mais j’imaginais l’affaire, si l’on peut s’exprimer ainsi, plus simple et plus agréable quand même. J’aurais aimé faire la cour, séduire, être charmé et pourquoi pas retomber amoureux comme un adolescent, comme vingt ans plus tôt avec ma femme... Mais rien de tel. Là, je galérais, pédalais dans la semoule  alors pour me donner une certaine constance, je racontais tout ce qui me passait par la tête, n’importe quoi, quoique…
-          Et si la fidélité n’était qu’une absence d’occasions ?
-          Je ne connais pas, c’est de qui ?
-          De moi…
Un nouveau silence, plus long encore que le précédent, impossible ou presque à meubler avec cette fille pas commode. J’allais partir, quand elle retint mon bras avec vigueur et compassion.
-         Pas très joli, mais tellement perspicace… C’est d’accord. Demain, dix-huit heures à cette adresse.
Elle sortit de son sac un stylo bille avec un logo que j’avais déjà vu quelque part, mais je ne savais plus où. La caissière sur laquelle je fantasmais allègrement griffonna ses coordonnées sur le sous verre de ma pression dont l’amertume ne m’avait pas quitté depuis quelques minutes. Mon cœur battait la chamade, frôlant allègrement l’accident cardio-vasculaire et autres complications. J’avais réussi cette nouvelle épreuve, mais elle avait un goût terriblement amer, loin, très loin de mes rêveries d’adolescent attardé. J’avais vraiment imaginé les choses autrement, plus humaines, plus romanesques…
 
La nuit venue, pris de remords, je tentais bien un rapprochement stratégique dans le lit conjugal, mais mes caresses savamment dosées se heurtèrent comme d’habitude et ce sans équivoque à des pieds froids ainsi qu’à un mur d’incompréhension infranchissable. Pourtant, si elle m’avait accordé un peu d’attention cette fois, je crois que j’aurais peut-être annulé mon rendez-vous adultérin parce que je suis un homme bien et… « culpabophobe » de surcroît. Mais là, usé par un trop plein de frustrations et autres rendez-vous manqués, j’assimilais cette fin de non recevoir à  un accord tacite de Bérénice, ma bienveillante épouse, d’aller me fait prendre ailleurs…
 
Il était enfin dix-huit heures et je n’avais pensé qu’à ça, toute la nuit, toute la journée, obnubilé par cette jolie demoiselle qui scannait chaque jour des milliers de produits de consommation. Sans difficulté, aucune, mon GPS me guida en deux temps, trois mouvements jusqu’à sa porte d’entrée dans un immeuble austère. Bien sûr, sitôt arrivé, j’avais effacé l’adresse de la mémoire de l’appareil et vérifié mes munitions… Quatre préservatifs. Je savais que c’était un peu présomptueux de ma part surtout pour l’arme un peu rouillée que je devais utiliser, mais comme dirait l’autre, mieux vaut prévoir que décevoir… Tout alla très vite, trop vite peut-être. A peine avais-je frappé à sa porte qu’elle m’ouvrit sans autre formalité. Ni bise d’accueil, ni tenue affriolante. Elle m’emmena au pas de course jusqu’au salon.
-          Allez, déshabillez vous, j’ai envie de vous.
-          Et vous, vous ne vous déshabillez pas ?
-         Si, j’arrive… Je vais juste dans la salle de bain, mettre quelque chose de plus saillant. Vous comprenez ?
Evidemment que je comprenais… Quoique je n’avais pas imaginé les choses dans cet ordre. J’aurais aimé boire un verre d’alcool fort, deux certainement, l’embrasser, nous effeuiller mutuellement, faire l’amour comme un dieu et la quitter en vainqueur. Certes, le scénario n’avait pas été écrit d’avance, mais j’avais la désagréable impression que certaines scènes manqueraient pour qu’il soit plus crédible. Cette absence de bienveillance m’inquiétait quelque peu et je me demandais si ce manque de tendresse n’allait pas non plus affecter mes prédispositions naturelles… que j’avais agrémentées d’une paire de cachets de viagra. Les longues minutes qui s’écoulèrent ensuite ne me rassurèrent guère. Elle en mettait du temps…
 
Soudain, on frappa à la porte. Marina qui finalement s’appelait bien Marina (C’était écrit sur sa boîte aux lettres) sortit d’une pièce qui n’était finalement pas celle de la salle de bains et se précipita pour ouvrir. Détail qui tue… Elle était toute habillée.
-          Salut, je suis un peu en avance. Es-tu prête pour la gym ?
Je reconnu la voix, puis le visage de la personne qui fut invitée à entrer dans cet appartement où j’étais déjà bien plus qu’à moitié nu… et dans une forme éblouissante. C’était ma femme. Le teint blême, stupéfaite, elle me dévisagea comme si je m’étais fait pousser des dreadlocks verts sur les cheveux ou un tatouage abject sur le visage. Marina ne voulut pas la laisser mariner si je puis m’exprimer ainsi. Cette garce, cette p….., cette t……, cette e…… prit doucement la main de Bérénice et lui expliqua avec pédagogie le perfide piège qu’elle m’avait tendu.
-       Quand nous nous sommes rencontrées, tu avais mis un certain temps à chercher dans ton portefeuille pour trouver une photo de ton mari … Par la même occasion, tu m’avais aussi avoué tes doutes sur votre couple… Tu t’en souviens ?
-       Oui, bredouilla-t-elle en m’observant perplexe en train de me rhabiller tout en essayant de garder un semblant de dignité malgré cette crise de priapisme incontrôlable.
-       Un jour, par hasard il est venu à ma caisse. Je l’ai reconnu tout de suite avec ses yeux pervers et son air de chien battu… Je ne sais pas ce qui m’a pris sur le coup, mais j’ai voulu le tester, vérifier qu’il te méritait encore, que tu ne perdais pas ton temps avec ce salaud…
Ma femme pleurait, alors l’autre menthe religieuse, celle que j’aurais aimé écraser comme un vulgaire cafard se tut. Je voulus m’engouffrer dans ce calme relatif, reprendre la main, m’excuser, mais je n’en eu pas le temps... A moins que ce ne soit un peu de courage qui me manqua cruellement.        
-         Allez, on y va où on sera en retard. Un peu de sport ce soir nous fera le plus grand bien. Tiens au fait, tu ne connais pas la dernière ? J’ai décidé de divorcer…
Je ne le savais pas encore à ce moment précis (quoique je m’en doutais un peu), mais c’est la dernière fois que j’entendis le timbre sensuel de ma charmante épouse. En sortant de cette ambiance malsaine, bizarrement ce n’est pas à elle que je pensais, ni même aux conséquences déplorables de mon acte désespéré, mais à ce logo assez laid que j’avais aperçu sur le stylo de Marina… Le même symbole arborait la serviette que le club de fitness lui avait offerte pour son adhésion. Si la fidélité est affaire de gènes pour certains, l’adultère reste une affaire de détails pour moi…